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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 17:38

 (Nouvelle version revue et augmentée d'un article paru dans Moto Revue Classic)

 Marcher sur l’eau, c’est connu depuis un peu plus de 2 000 ans. Glisser à moto sur l’eau, le Chevalier de Grolande en a fait une brève démonstration. Mais faire vraiment de la moto sur l’eau, c’est de l’inédit. Enfin presque… Depuis un siècle, des tentatives ont été réalisées : bricolages associant des flotteurs divers ; skiff de bateau, mais aussi bidons vides, avec des roues à aubes mues par la force humaine ou par un moteur. L’ensemble baptisé d’un nom pompeux (Podoscaphe apparu dans les années 1880, Amphibocycle navigant sur la Seine en 1909…) relevait plus de l’utopie créatrice exploitant un effet d’annonce que d’un véritable effort de création pour reculer les limites du possible. L’immédiat après-guerre connait à nouveau une frénésie de développement de véhicules spéciaux. Hybrides de voiture + bateau (Amphicars), avion + bateau (aéroglisseur, Hovercraft), avion + auto (Pou du ciel), train + avion (Aérotrain de Jean Bertin).Notic Ferrari 1

Lorsqu'on apprécie les belles mécaniques, il est bien naturel de fréquenter le paddock de Montlhéry !

Aviateur de profession,Yves Mandar est amoureux de motocyclettes et de belles mécaniques. D’où l’idée d’une « motonautique » afin de retrouver sur l’eau les sensations de conduite d’une motocyclette. Il a deux atouts pour ce faire : son expérience de pilote, sa connaissance de l’aérodynamique. De 1954 à 1966, il va développer 6 machines, numérotées MN01 à MN06. Chacune de ces Motonautique récupère le meilleur de sa devancière, qui, après réalisation et essais est démontée, disséquée, analysée et améliorée pour aboutir à un modèle plus performant.

Notic 4 atelierLe plus ancien document d'une Motonautique dans l'atelier avec son concepteur. L'arrière de la machine montre une similitude avec les parties-cycle - y compris réservoir et selle séparés - des motos légères de l'époque. Mais on est encore très loin du modèle MN5 qui sera le plus abouti (ci-dessous dessin du brevet)

Notic 6La MN05 (celle des photos) est l’unique survivante de cette série que l’épouse de Yves Mandar, récemment disparu, a confiée à Jean Emery pour lui trouver une destinée. Avec son frère Serge et Antoine Psalty, son copain de lycée, Yves se passionne pour les engins motorisés comme l’a été son oncle qui courait sur Bugatti dans les années 30 et pilotait son zinc. Une chambre de bonne à Montparnasse est « l’atelier » où ils imaginent d’installer un moteur dans une carlingue afin de surfer sur l’eau. Leur fonderie à la cire perdue fabriquera des pièces en alu spécifiques, au risque de propager un incendie à plusieurs reprises dans l’immeuble. Quand les moyens financiers manquent pour acheter un outil, nos compères achètent les composants et se le fabriquent, comme un poste à souder acétylène par exemple.

Notic 6 à l'eau Si ça fume, c'est bon signe !

 Petit à petit, les engins construits avec des pièces et des moteurs (Ydral au début, puis Johnson ou Evinrude) achetés/récupérés repassent par l’escalier de service de l’immeuble et rejoignent les boucles de la Seine ou des sablières pour des essais discrets. Ceux-ci présentent les risques inhérents à toute invention, mais là l’hélice et les dérives présentent des dangers réels.

Notic 6 ponton3 En homme organisé, Yves Mandar avait construit un ponton spécial qui permettait également de tirer sa Motonautique de l'eau et de la manœuvrer sur le terre ferme.

 Il faut se figurer le premier déjaugeage, perché sur une forme de moto à 1,40 m de la surface de l’eau, sur un engin de 150 kg mû par un moteur à hélice de 35 CV. Comme dans toute démarche innovante, on apprend de ses erreurs. Les Motonautiques sont progressivement équipées de systèmes de sécurité : coupe-circuit par boucle reliée au poignet du pilote, système de pressurisation du réservoir réalisé avec une valve de chambre à air de vélo, adjonction d’une forme de quille, amortissement par un ressort des vibrations du ski dues au franchissement de vaguelettes. La science progresse à la sueur de nos pilotes d’essais,  qui vont petit à petit faire progresser la conception de l’engin avec pour seuls secours en cas d’incident : une pagaie, un masque de plongée et des pansements. En Californie, Clayton Jacobson avait comme Mandar développé un semblable concept, mais ses machines différaient de la Motonautique : guidon fixe et on dirigeait en se penchant.

Notic 5Quand on croit à ce qu'on fait, il faut savoir payer de sa personne !

 Il ne reste rien des MN 01 à 03. Sur des photos on voit que toutes partageaient avec la moto une coque et une selle. Le pilote est agrippé au guidon, position du motocycliste classique. La survivante MN05 a le dessin d’un fuselage d’avion. L’arbre avant avec ses amortisseurs rappelle un train d’atterrissage. Sa coque de fibre polyester armée surmoulée sur une poutre-treillis, enveloppe le moteur hors-bord dont l’arbre-moteur est rallongé. Le guidon fait tourner l’ensemble moteur-arbre-ski avant et hélice. L’embase et l’hélice traversent le ski avant et sont encadrées par deux dérives en alu formant carres, permettant à l’avant d’être directionnel. L’inclinaison des skis est contrôlée par les leviers habituellement destinés aux freins. Au démarrage, la Motonautique s’enfonce jusqu’à sa ligne de flottaison. Le pilote est assis à l’arrière de la coque, basculé en arrière, il se tient dans la position d’un skieur nautique qui sort légèrement son ski avant de l’eau. Le pilote met les gaz, et à partir d’une certaine vitesse il émerge et projette rapidement son corps vers l’avant pour appuyer le patin avant sur l’eau. Puis il surfe comme un skieur nautique mais sans bateau ni corde.

Notic 2Comme dans l'aviation, le plus délicat c'est le décollage et l'atterrissage, mais une fois que c'est parti...!

 Il vire en penchant son corps à l’intérieur et en tournant le guidon. Seule la vitesse tient l’engin à la surface de l’eau. Si l’on ne va pas assez vite, les skis s’enfoncent au risque d’un calage du moteur et d’une culbute. Une vitesse mal assurée engendre un effet de « galop », avec oscillations longitudinales de la moto. Pour s’arrêter, on dose la décélération en l’amortissant par des petits coups de gaz, au fur et à mesure de la redescente dans l’eau : à réaliser de préférence en ligne droite….

Notic 6 gros plan eau

Enfin en route vers le grand large !

Mais la MN05 est une traction avant ! Une propulsion dissocierait motricité, amortissement et direction. Mandar planche alors sur la MN06. Moteur, embase et arbre passent à l’arrière. L’hélice  sous le ski arrière ne s’opposera plus à la rotation du guidon et donc à l’agilité de la machine. La direction, soulagée du poids du moteur sera plus précise. Cette simplification du train avant permet d’y ajouter une suspension, comme sur une moto pour amortir les effets des mouvements de l’eau et améliorer la stabilité en courbe.

Notic 6 brevet en situation

Un bon dessin en situation pour accompagner le brevet de ce qui devait être la MN6 , ça peut toujours impressionner, mais cette ultime version à moteur arrière ne verra pas le jour !

Notic 7 copieLa MN06 ne quittera pourtant pas le papier. Lassé du scepticisme autour de ses inventions, Yves Mandar abandonne après ses derniers brevets de 1968. Les industriels qu'il a contactés ont seulement entrevu au mieux la possibilité d’utiliser la Motonautique comme support publicitaire, attirant le public pour faire vendre des sodas ou populariser des marques… Sur les bases défrichées par un Yves Mandar, les Japonais sauront développer toute une industrie du jet-ski en lui greffant les boursouflures qui font vendre à des centaines de milliers d’exemplaires avec démarreur, batterie, selle double, etc. Loin d’une philosophie résumée dans une phrase de l’aviateur-écrivain Saint Exupéry que notre pionnier ne pouvait ignorer : "Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n'y a plus rien à ajouter, mais quand il n'y a plus rien à retrancher." Philosophie qui a donné les motos les plus belles, les plus racées.                                                                                                                Notic Emery 2 Rien de ce qui est publié ici (texte et photos) n'aurait pu exister sans l'amitié de Jean Emery - ici en reporter improvisé devant la MN 5 sur son chariot de transport. Dépositaire des archives d'Yves Mandar et de la seule Motonautique survivante, il a accepté de sortir cette fragile machine de sa retraite à notre intention. Qu'il en soit remercié jusqu'à la fin des temps ! 

Notic Ter 8

Notic 5 permis En 1966, Yves Mandar avait obtenu son permis de circuler "sur les cours d'eau publics" délivré selon une Ordonnance du 30 avril 1895 !

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Published by zhumoriste
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Patrick 23/01/2015 13:35

Sait-on si Antoine Psalty, dont il est question dans cet article, a un lien de parenté avec Pierre Psalty, le motociste parisien bien connu et premier importateur des Honda en France en 1961 ?
Merci

Igor 08/01/2012 09:36

Quel beau design pour l'époque !!! Et quelle belle aventure...Bien loin de ces affreux "Jet-ski" qui pullulent le long de nos côtes !!!
Je vais essayer avec mes bouts de 103 Pigeot et mes "Rossignols"en bois d'arbre...Igor d'en face...

zhumoriste 13/01/2012 11:21



 Sortir de l'eau avec le cheval et demi d'un 103... On demande à voir 



michel durand 07/01/2012 19:49

pour qui a vu une blessure faite par une helice il est heureux que ce genre d invention
, n ait pas eu de succes j en fremis a la vue de ces photos

zhumoriste 13/01/2012 11:20



 Ces machines étaient essayées en rivières ou sur plans d'eau abandonnés (ex-carrières), vierges de tout
nageur. Pas question de les utiliser en mer (à part la Mer Morte...) pour des raisons évidentes de stabilité. Le problème de la sécurité n'a pas été résolu pour autant. Chaque année nous ramène
son lot d'accidents causés par des hors-bords ou jet-ski. La vérité est qu'aujourd'hui il y a trop de monde sur les plages avec une majorité de "salauds de pauvres" qui n'ont pas les moyens de
naviguer autrement que sur un matelas pneumatique   



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